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Les Écrans de brume

Livre 1

Loup
et le cristal d'érax

Chapitre 1

 

Oudignac, Sud de la France.
De nos jours.

 

 

Loup s'éveilla en sursaut, l'esprit inquiet. Il roula sur le côté : dans le clair-obscur de la chambre, les diodes rouges du radioréveil posé sur la table de chevet confirmèrent son sinistre pressentiment. Il poussa son premier gros mot du jour – un horrifique, un qu'on-ne-peut-pas-rapporter ! – et il se jeta hors du lit. Ce serait son onzième retard non valable depuis la rentrée de septembre – le retard de trop ! Le conseiller principal d'éducation du collège d'Oudignac allait prendre feu, montrer la paume de sa main, doigts tendus, pouce replié, avant de fulminer sa condamnation : Quatre heures !

Le jeune garçon se débarbouilla et s'habilla en trombe.

Peu lui importait une retenue de quatre heures !

Mais le contrôle de monsieur Duvall sur La tempête de Shakespeare, le dernier susceptible de sauver sa moyenne générale et son année scolaire, allait se dérouler sans lui !

Il avala debout une demi-tasse de chocolat tiède, renversa l'autre moitié sur son cher sweat bleu, proféra pour l'occasion un second gros mot retentissant et, dix secondes plus tard, cassa net le lacet de sa basket gauche. Alors il sut, il comprit, il se rendit à l'évidence, le Destin en repassait une couche ! Fatalitas fatalitatis ! Le lacet gauche ! Pire que de passer sous une échelle un vendredi 13 après avoir croisé une famille de chats noirs ! La journée s'annonçait catastrophique !

Il prit juste le temps de dire au revoir à son chien d'Artagnan, se rua dehors, sac au dos, écrasant d'un revers de manche les dernières traces de chocolat sur sa bouche, et il courut à perdre haleine jusqu'au bout du lotissement. Il délaissa la route goudronnée pour emprunter un chemin de terre et il arriva enfin au sommet de la Butte des Mauvaises Pensées. Là, en attendant que se calment les battements de son cœur et sa respiration, il observa le paysage.


En contrebas, un jardin magnifique s'offrait à ses yeux, cent mètres sur cent, clos par des fils barbelés et divisé en deux parcelles, verger et potager. C'était la propriété du plus détestable de ses voisins, l'infâme Grimy du Plantaud, qu'on appelait aussi le père Mal-Content, l'Abominable Homme des Terres, l'Ennemi du genre humain ! Odieux individu qui terrorisait les enfants des alentours, qui ne leur avait jamais donné ni cerise ni radis, ni bonjour ni sourire !


Plus loin, par-delà le jardin de cet ogre, s'étendait la forêt d'Oudignac. De multiples légendes couraient sur son compte. Certaines étaient sanglantes, comme il se doit ! Était-il raisonnable de s'y aventurer seul ? Loup avala sa salive. Pour ne pas redoubler sa classe de 3e, il allait tenter la plus terrifiante des aventures : ce jardin et cette forêt étaient l'unique raccourci pour espérer encore participer au contrôle de monsieur Duvall !


Il se murmura la formule latine préférée de son père, Macte animo, generose puer !, ce qui signifie à peu près «Courage, mon bonhomme !» puis il dévala la pente et s'arrêta devant la clôture du jardin. Des pancartes de bois, fixées de loin en loin aux fils barbelés, portaient des inscriptions plus éloquentes les unes que les autres : « Maleur a toi si tu entre », « J'ai des yeux partou », « Ce son mé cerise et mé pome, t'aura pa la queu d'une », « Ici on passe pas, on trépasses », « Tu l'aura voulut, bande de jeunent crétins ! »


Loup franchit la clôture et se retrouva dans la propriété du Grimy – en territoire ennemi. Il fit quelques pas rapides mais prudents dans l'allée qui séparait les deux parcelles, ne relevant la tête que pour lire la phrase idiote qui figurait sur une planche clouée à un pieu fiché en terre : « J'ai pa mi de piègent ici deuvant toi, tu peu yalé trankiloch, ou bien tu peu choisir de pa bougé ! » A ce moment, il perçut un bruit et il tourna instinctivement la tête vers les arbres fruitiers.


Il n'eut pas le temps d'esquiver le projectile, ni de tenter quoi que ce soit d'ailleurs, sinon de fermer les yeux : une grosse galette molle et puante explosa à son visage.


Il poussa des cris perçants, gémit, cracha, souffla par les narines et, comme il essayait tant bien que mal de nettoyer sa figure souillée par la matière dégoûtante, il entendit un grand rire, un rire interminable où se devinait toute la méchanceté du monde ; et au loin il distingua, entre deux arbres fleuris, le colossal Grimy du Plantaud debout près d'une catapulte de sa fabrication, nez en fraise et joues rouges, cheveux graisseux et barbe de pirate, les mains posées de part et d'autre de sa bedaine tressautante.


Ta pa tro l'air d'aimé les bonnes tartent au fumier et au purin de papa Grimy, on diré ? proféra l'Affreux. T'étai prévenut pourtan ! T'avé l'épée de la moquette au-dessus de la tête ! Fo savoir lire les pancarte écritent en bon franssai, jeune crétin, et surtout fo pa voler ! On t'aprent donc rien a l'école ?


Il se mit à rire encore, bouche large ouverte, toutes dents dehors, s'essuyant de temps en temps les yeux avec deux doigts de sa grosse main. Enfin, pour fêter le bon tour qu'il venait de jouer au garçon, il sortit d'une poche de sa salopette une bouteille de vin et il la téta bruyamment.


Hésitant entre fureur, larmes et dégoût, Loup lança à l'Ogre humain :
— Je ne suis pas un voleur ! Je voulais juste traverser votre jardin pour aller au collège !
Té un voleur, ke je di ! et en plus té un sacré menteur : je te reconné, morveu !
— C'est la première fois que je viens ici !
Sa métégal, tan pi pour toi si vous vous ressemblé tous entre racaillent ! De toute fasson, faut bien qui yan est un qui paye pour les otrent ! Dans la vie y'a toujours un crétin qui est la farce du dindon et qui paye pour les otrent, bin aujourd'hui sé toi ki ti colle ! Sa te fera une lesson de vie gratuite, jeune crétin d'intello !
— Vous êtes un sale type complètement fêlé ! Ça ne m'étonne pas que les jeunes d'ici vous haïssent !
Sa m'fé ni cho ni froi, ce ke tu m'di ! Pasque, si tu veu l'savoir, moi ossi j'vous haïsse tous, toi et les otrent autan qu'vous ête ! Mainteunan, casses-toi, tu pue. Mé t'en veu p'têtre une autre ?


Aussitôt, le Hargneux entreprit d'actionner la manivelle disposée sur le côté de sa catapulte : tiré par la torsion d'un élastique gros comme un bras d'homme, le levier de la machine commença à revenir doucement vers l'horizontale.


Loup n'attendit pas la suite de l'opération. Il s'enfuit jusqu'au fond du jardin et entreprit d'escalader la clôture. Et c'est dans le moment où il enjambait le dernier fil barbelé qu'il entendit, provenant de la forêt, un cri de femme ou d'enfant, un gémissement douloureux qui le pétrifia.


Le Monstre lui-même parut étonné : sa trogne se retourna vers la lisière des arbres, et les énormes narines humèrent l'air, comme si elles cherchaient à y prélever les indices du mystérieux événement qui venait de se produire.


Loup sortit de sa brève torpeur. En se laissant tomber de l'autre côté de la clôture, il accrocha les barbelés. Bruit épouvantable du tissu qui cède sur les pointes de métal ! A la vue de son cher sweat déchiré, la colère et l'émotion submergèrent le garçon. Il montra le poing à l'Ogre et il lui décocha toutes les insultes qui lui venaient à l'esprit :


— Gros cochon ! Bec à poils ! Tête de crâne ! Mononeurone ! Mauvaise Herbe !


Bizarrement, ce fut cette dernière invective qui fit mouche dans la cervelle du jardinier. Il cessa de rire, son mufle se plissa en grimace et, levant les bras au ciel, il rugit :


Movéserbe, moi ?... moi ?... Ben sa, sé la goute d'eau qui mé le feu au poudrent !... Je vé taplatir come un moustiiiiic !


Et dans un ahan de guerrier qui monte à l'assaut, il prit le pas de course en direction de sa proie.


Le garçon s'engouffra dans la forêt. Il était excellent coureur, et il jugea impossible que le Grimy, qu'il apercevait sortant à peine de son jardin par une porte ménagée dans la clôture barbelée, pût le rattraper : l'Ogre devait peser cent quatre-vingts kilos au bas mot et, malgré ses deux mètres, il paraissait presque petit comparé à l'énorme masse de chair qu'il devait trimbaler.


Cependant, au bout d'une minute, Loup sentit l'angoisse l'envahir.


D'abord, il y eut ce second cri qui monta de la forêt et lui glaça les sangs, un cri rauque et lugubre, pareil au brame d'un cerf. Et puis, à moins de soixante mètres derrière lui, le Brutal soufflait, crachait, mais il n'était pas distancé. A un moment, il se paya même le luxe de faire une halte pour avaler une grande lampée de vin et pour retirer une énorme vieille botte d'un amoncellement d'ordures qui fleurissait sous un panneau "Décharge interdite" ; ensuite il la fit tournoyer au-dessus de sa tête à la façon d'un casse-tête du Moyen Age et il reprit la poursuite infernale en poussant des hurlements de malade.


Heureusement, Loup s'aperçut que le chemin qu'il suivait s'embrancherait bientôt à une piste inondée de soleil.


Sauvé ! pensa-t-il.


Cette voie forestière paraissait en effet très large ; le sol devait être propre et sec, idéal pour courir et se placer définitivement hors d'atteinte. Toutefois, quand il en fut assez proche pour mieux la voir, Loup ralentit l'allure, interloqué. Ce n'était pas le soleil qui éclairait le sol. La lumière émanait de millions de minuscules cailloux et cristaux jaunes : on aurait dit un tapis d'or déposé sur le chemin !


Dans l'instant où il faisait cette découverte, un troisième cri retentit, un rugissement de bête qui éteignit le chant des oiseaux ; et aussitôt après la terre commença à vibrer, à trembler, l'air roula des grondements, comme si une cavalerie lourde avait été lâchée dans la forêt.


Pris de panique, Loup suspendit sa course.


Come un moustiiiiic, tu vavouarssa !!!


Il se retourna : il avait presque failli oublier l'Autre qui arrivait à toute allure! bouteille et botte brandies à bout de bras, yeux exorbités, monstrueux!


Le jeune garçon ne se posa plus de questions. Il se propulsa sur le tapis d'or et détala.


Mais à peine vingt mètres plus loin, il dut s'immobiliser de nouveau, bouleversé par une vision de cauchemar : une Chose plus horrible encore que le Grimy fonçait droit sur lui, au triple galop !

 

 

 

 

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