Page précédente Page suivante

 

Crime de papier

(Septembre 1993, Editions Bayard, revue Je Bouquine ; repris en Bayard Poche, 1997 ; repris dans la collection Envol en 1999)


(Julien est follement heureux ! Les premières pages de son roman policier ont plu à Charles-Henti Desfontaines, le patron du grand journal L'Echo d'Oudignac, qui envisage de publier l'histoire en feuilleton ! Mais il faut que Julien écrive la suite rapidement, et qu'il n'hésite pas à faire de son personnage principal, Emile le Détraqué, un être horrible, cruel, impitoyable ! Julien promet. Il fera tout pour qu'Emile devienne le criminel le plus abominable de toute la littérature policière !... Un matin... Voici le début du chapitre 2.)

 

Ce lundi-là, Julien se leva vers neuf heures. Anne-Laure et Hélène venaient de quitter la maison, l'une pour le bureau, l'autre pour l'école ; on sentait encore l'odeur du pain grillé dans la cuisine. Julien but un café fort et, après une petite promenade vivifiante au jardin, il monta dans son bureau s'attaquer à la suite de son roman. La blancheur des pages l'avait souvent effarouché. Mais, cette fois, les idées affluaient, les mots cascadaient sous la plume, cette histoire était vraiment faite pour lui. Il travailla dans la fièvre jusqu'à midi. Ensuite, il alla au courrier et il s'installa dans la cuisine pour prendre un repas rapide.

Trois des quatre lettres étaient pour Anne-Laure, il les mit de côté. La dernière était pour lui. Son nom et son adresse étaient tapés à la machine. Aucune mention de l'expéditeur ne figurait sur l'enveloppe. Julien la décacheta avec un couteau de cuisine. La lettre était également dactylographiée, très proprement. Il la lut.

« Cher maître,

Mes mots seront-ils assez forts pour vous exprimer ma reconnaissance ? Dût votre modestie en souffrir, je le proclame haut et clair : je vous dois la vie. Pareil à l'un de ces génies des anciens contes qu'une bouteille retient prisonniers, et qui attendent durant des siècles l'attouchement de la main qui les délivrera, ainsi j'attendais la plume qui saurait m'expulser de mes ténèbres, et votre plume est venue. Et quelle plume ! Je ne pouvais en désirer une autre, plus talentueuse et plus délicieusement tourmentée. Vous êtes un maître selon mon cœur, je serai votre esclave dévoué. Vos délires seront des ordres. Vous écrirez, j'exécuterai. Mais faites vite ! Je brûle d'agir, mon bon maître ! Agir. Nous nous comprenons, n 'est-ce pas ? Le crime est ma passion, ma fringale ! Ensemble, nous accomplirons de grandes choses. J'attends avec impatience les fruits de votre imagination aussi fertile que maléfique. J'attends avec gourmandise le samedi 21 juin.

Votre très humble serviteur, Emile le Détraqué. »

 

Blague de mauvais goût, farce malveillante, dédoublement de personnalité ?... Julien envisage toutes les hypothèses. Et si la fiction rattrapait la réalité ?...

Page précédente Page suivante