(Julien est follement heureux !
Les premières pages de son roman policier ont plu à Charles-Henti
Desfontaines, le patron du grand journal L'Echo d'Oudignac,
qui envisage de publier l'histoire en feuilleton ! Mais il faut que
Julien écrive la suite rapidement, et qu'il n'hésite pas à faire de
son personnage principal, Emile le Détraqué, un être horrible, cruel,
impitoyable ! Julien promet. Il fera tout pour qu'Emile devienne le
criminel le plus abominable de toute la littérature policière !...
Un matin... Voici le début du chapitre 2.)
Ce lundi-là, Julien se leva vers neuf
heures. Anne-Laure et Hélène venaient de quitter la maison, l'une
pour le bureau, l'autre pour l'école ; on sentait encore l'odeur du
pain grillé dans la cuisine. Julien but un café fort et, après une
petite promenade vivifiante au jardin, il monta dans son bureau s'attaquer
à la suite de son roman. La blancheur des pages l'avait souvent effarouché.
Mais, cette fois, les idées affluaient, les mots cascadaient sous
la plume, cette histoire était vraiment faite pour lui. Il travailla
dans la fièvre jusqu'à midi. Ensuite, il alla au courrier et il s'installa
dans la cuisine pour prendre un repas rapide.
Trois des quatre lettres étaient pour
Anne-Laure, il les mit de côté. La dernière était pour lui. Son nom
et son adresse étaient tapés à la machine. Aucune mention de l'expéditeur
ne figurait sur l'enveloppe. Julien la décacheta avec un couteau de
cuisine. La lettre était également dactylographiée, très proprement.
Il la lut.
« Cher maître,
Mes mots seront-ils assez forts pour
vous exprimer ma reconnaissance ? Dût votre modestie en souffrir,
je le proclame haut et clair : je vous dois la vie. Pareil à l'un
de ces génies des anciens contes qu'une bouteille retient prisonniers,
et qui attendent durant des siècles l'attouchement de la main qui
les délivrera, ainsi j'attendais la plume qui saurait m'expulser de
mes ténèbres, et votre plume est venue. Et quelle plume ! Je ne pouvais
en désirer une autre, plus talentueuse et plus délicieusement tourmentée.
Vous êtes un maître selon mon cœur, je serai votre esclave dévoué.
Vos délires seront des ordres. Vous écrirez, j'exécuterai. Mais faites
vite ! Je brûle d'agir, mon bon maître ! Agir. Nous nous comprenons,
n 'est-ce pas ? Le crime est ma passion, ma fringale ! Ensemble, nous
accomplirons de grandes choses. J'attends avec impatience les fruits
de votre imagination aussi fertile que maléfique. J'attends avec gourmandise
le samedi 21 juin.
Votre très humble serviteur, Emile
le Détraqué. »